Cuenca : le musée Pumapungo et ses têtes réduites

23 mars 2018 : après l’excellent repas du midi, impossible de continuer à pied sous cette pluie glacée avec Victor endormi. On va donc visiter le musée Pumapungo, bien à l’abri des intempéries.

Il est construit juste à côté d’un site archéologique précolombien.


L’entrée est libre

Loïc est très fatigué et nous fait une crise d’anthologie. Il ne veut rien entendre, court dans tous les sens et hurle dès qu’on le reprend. Pas habituel chez notre Lolo. Son papa est obligé de le gérer sous l’œil surpris et inquiet du vigile. Une employée vient même essayer de l’amadouer et le consoler en lui donnant des bonbons… ça marchera mais transitoirement. Le pauvre est à bout de force.

Du coup Dame Glück va commencer la visite en paix avec Alex et Victor

Los paños, les fameux châles à franges tissés selon une technique précolombienne.

La plupart des amérindiens portent le poncho tissé avec de la laine de mouton. Et les femmes portent des Anacos : ce sont des pièces de tissu rectangulaire portées comme une jupe moulante à la taille avec une ceintures multicolore.

Ce musée est chouette mais il manque d’explications. On ne sait pas trop à quoi servent ces masques de bois et de papier.

On apprend succintement que les chapeaux sont fait en laine et que ce sont des artisans Azuay qui  travaillent les métaux pour fabriquer des boucles d’oreilles, des colliers, et des bagues.

Le musée est axé surtout sur le brassage ethnique de l’Equateur avec ses 15 millions d’habitants (age moyen de 25 ans !!!). Les amérindiens représentent environ 25 % (répartis en 25 groupes ethniques différents), les metisses 65 %, les européens et créoles 7 %, les afro-équatoriens 3%

Une partie du musée insiste sur les populations Shuars et les Achuars. Ils font partie des peuples amérindiens les plus isolés du Monde, habitants des forêts de la haute Amazonie (jusqu’à 2000 m d’altitude). Les premiers envahisseurs espagnols les ont appelé de manière péjorative les Jivaros (sauvages). Leur territoire est actuellement coupé en deux par la frontière entre l’Équateur et le Pérou.

La langue shuar est parlée par 50 000 personnes.

Malgré les tentatives d’implantation de cultures étrangères telles que la religion chrétienne, les Shuars restent très attachés à leurs valeurs et à leur culture.

Et là on tombe nez à nez sur… cette tête humaine coupée… et réduite

Ouuh ça nous secoue un peu. Les enfants curieusement ne sont pas si impressionnés que ça. On vérifie, non ce n’est pas une reconstitution ! C’est une vraie tête d’Homme

Et en voilà une autre…

On lit alors les explications : est-ce une tradition encore pratiquée ? est-ce une manière d’embaumer leurs morts ? à qui sont ces têtes ?

Alors apprendra plus tard en relisant les traductions que cette pratique n’est (en théorie) plus d’actualité. ouf !

Sur la demande du chef de tribu (« tsankram »), les guerriers Shuars (chasseurs de tête) menaient des raids contre la tribu des Achuars. Ces raids n’avaient pas pour but de s’approprier des richesses ou des territoires, mais plutôt de s’emparer de la force et de l’esprit de l’ennemi ainsi que de se venger sur lui des exactions et meurtres passés, dans un cycle de «vendetta» sans fin. Leur but ultime : se venger.

Pas vraiment pacifiques !

Après avoir décapité l’ennemi, les guerriers Shuars fuyaient, par peur des représailles, dans un endroit sûr près d’une rivière, afin d’établir un contact avec « Arutam ».

Arutam est l’esprit de la « vision » ou/et du « pouvoir », il protège les Hommes d’une mort violente mais permet également d’assurer leur survie.

Après avoir reçu l’autorisation du chef de la tribu (sous forme de cérémonie solennelle), le chasseur de tête pouvait commencer la préparation du Tsantsa (tête réduite).

Tout en fumant du tabac et en consommant des substances hallucinogènes, il vidait et désossait la tête.

La peau du visage devait être disséquée en un seul bloc. Les sourcils, le nez, les lèvres, les oreilles étaient soigneusement préservés. Un tsanta réussi doit ressembler à la victime de son vivant.

Le crâne était ensuite jeté à la rivière en tant que présent à la divinité Pani, le dieu Anaconda. Le tsantsa se présentait alors comme une sorte de « sac-masque », ouvert sur ce qui a été le cou.

Il était mis à tremper dans une décoction de baies pendant près de deux heures

A l’issue de cette étape, la peau devenait sombre et caoutchouteuse, et la taille de la tête se réduisait à la moitié de sa taille originelle.

Puis elle était desséchée à l’aide de cendres et de pierres chaudes, et remplie de sable, cousue et remodelée.
Dans ce rite, les lèvres de la tête réduite étaient jointes, à l’aide de chountas (épines de palmiers), de sorte qu’Emesak, l’esprit vengeur du mort, ne pouvait plus sortir pour causer de tort.

Du charbon était frotté sur l’extérieur du visage afin de lui conférer une certaine étanchéité et de pouvoir modeler la peau. Les chountas étaient ensuite retirés et remplacés par des ficelles pour fermer définitivement la bouche de l’ennemi.

Ensuite on la lavait, la peignait et la décorait. Le rituel Numpenk (du sang) durait dix jours.

Enfin avait lieu l’Amiamu (rite final). Pour se préparer avec les « Emesaks », on sacrifiait symboliquement un cochon

Des chansons sacrées de guerre (ou « ujaj ») les accompagnaient.
« je porte ton compagnon. le corps que tu devais porter à la place des ombres je le porterai « .

On consommait des infusions guayasua et de la nourriture sacrée (ou ikmak) : viande porc et manioc. Tout cela selon les croyance de « Ayumpum », pour faire une initiation à une nouvelle vie. Une sorte d’exorcisme pour chasser le mauvais esprit vengeur.

« J’ai été vengé, j’ai tué mon ennemi, il est mort, moi même j’ai été ton ennemi »

La tsantsa pourra être ensuite pendue au cou de son propriétaire dans une cérémonie destinée à montrer aux ancêtres que la vengeance a bien été accomplie. lui apportant son pouvoir personnel, son « arutam » (force, courage, sagesse…).

Plus le guerrier a de tsantsa, plus il a de pouvoir.

Afin d’éviter de futurs problèmes, la famille de l’adversaire était également assassinée mais on ne s’embarrassait par à réduire les têtes des enfants, ni des femmes ni des apachs (métis), considérés comme des êtres inférieurs!!!!

Ces pratiques ont effrayé les conquistadors et de violents affrontements ont eu lieu entre les Shuars et les Espagnols. Des dizaines de milliers de têtes espagnoles furent réduites en un demi-siècle de combats et contribuèrent à alimenter la légende des « sanguinaires » Shuars réducteurs de têtes.

Certains des premiers explorateurs européens, dont des missionnaires, firent les frais de cette pratique. Dès le début du XVe siècle des collectionneurs et amateurs de curiosités occidentaux cherchèrent à se procurer des tsantsas. Cette demande ainsi que l’apparition d’armes à feu changea dangereusement les habitudes des indiens qui se mirent à produire des trophées uniquement destinés au troc. Ce n’est que dans les années 1960 que les autorités équatoriennes et péruviennes interdirent cette pratique. 

La loi équatorienne interdit désormais le rituel de la tête réduite humaine : seulement celle des singes paresseux est encore toléré pour permettre de perpétuer ce type de cérémonie.

Depuis, des trafics de tsantsas d’imitation ont été constatés. Soit fabriquées avec de la peau de chèvres ou de singes hurleurs, soit avec des corps humains par des taxidermistes à partir de cadavres récupérés dans des morgues loin de tout contexte amérindien.

Les vraies tsantas, de plus en plus rares, sont très recherchées par les collectionneurs. Elles font l’objet d’un commerce international, le plus souvent illégal. Les tsantas authentiques les plus recherchées sont celles de Blancs, elles sont noircies, mais on peut les reconnaître à leur moustache hautement respectée comme celle-ci qui se dévoile sous nos yeux :

3 réflexions sur « Cuenca : le musée Pumapungo et ses têtes réduites »

  1. Ben,ça alors ! Tout compte fait, je me passerai de l’arutam.
    En tout cas , j’ai beaucoup appris sur les têtes réduites des Jivaros.
    Merci à vous deux pour la présentation claire et documentée.
    C’est quand même très impressionnant…🤔

    Hum.. 😀

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